vendredi 25 mars 2011

Les marionnettistes de Washington



par Thierry Meyssan*
Dans les chancelleries, on murmure que le vrai pouvoir se serait déplacé à Washington de la Maison-Blanche au Centre pour la politique de sécurité (Center for Security Policy - CSP). Ce think-tank se targue de fixer la politique extérieure US depuis le 11 septembre ; une prétention que certains jugent exagérée, mais qui n’apparaît pas sans fondements. En effet, les hommes qui imposent leur point de vue, au sein de l’actuelle administration états-unienne, forment un groupe soudé, qui s’est constitué au cours de la Guerre froide et s’identifie au CSP. Un retour historique s’impose pour comprendre les jeux internes du pouvoir à Washington et les véritables mobiles des « faucons ».

13 novembre 2002





« S’il y a le moindre doute sur le pouvoir de vos idées, il suffit de voir le nombre d’associés du Centre qui sont maintenant en poste dans cette administration - et particulièrement au département de la Défense - pour le dissiper. »




Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, 5 septembre 2002


Acte 1 - Le Comité sur le danger présent
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le réseau « stay-behind » [1] récupéra plus d’un millier de scientifiques nazis et les transféra aux États-Unis au cours de l’opération Paperclip [2]. Certains étaient des spécialistes des armes chimiques et venaient de réaliser des expériences sur des cobayes humains au camp de Dachau. D’autres, une centaine, étaient des savants et des ingénieurs du centre de roquettes de Peenmüde. Sous l’autorité de Wernher von Braun, leur équipe venait d’inventer et de réaliser les V2 qui bombardèrent Londres depuis le continent. Ils furent transférés à Fort Bliss (Texas) et intégrés au Commandement aérien de l’armée de terre (Army Air Defense Command - ARADCOM). Ce transfert de technologie encouragea les industriels états-uniens de l’armement à imaginer la fabrication d’un arsenal nouveau incluant aussi bien des missiles intercontinentaux que des vaisseaux spatiaux, tous capables de transporter des armes de destruction massive (chimiques, biologiques ou nucléaires) [3]. Mais, paradoxalement, ce projet gigantesque n’avait plus de raison d’être après la victoire sur l’Allemagne. Sauf, bien entendu, si les États-Unis devaient faire face à un nouvel ennemi.
F. Kennan, ambassadeur US à Moscou, décrivit le danger soviétique dans un « long télégramme », adressé en 1946 à Washington. De retour dans la capitale, il publia anonymement ses analyses dans la revue du Conseil pour les relations étrangères (Council for Foreign Relations - CFR) [4]. Rapidement toute la classe dirigeante états-unienne fut persuadée que le péril rouge en gestation serait plus dangereux encore que le IIIème Reich. Il s’ensuivit deux ans et demi de débats internes de la haute administration pour évaluer la menace, élaborer une réponse et la rendre populaire.
Tirant les leçons de l’impréparation de son pays à la Seconde Guerre mondiale le président Harry Truman créa le Conseil de sécurité nationale (National Security Council - NSC) afin de coordonner la diplomatie et l’ensemble des forces militaires états-uniennes non seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Par la même occasion, il institua un service secret permanent, l’Agence centrale de renseignement (Central Intelligence Agency - CIA).
L’évolution de la situation en Europe, notamment le retrait britannique en Grèce et en Turquie, conduisit Truman à décider de maintenir une présence américaine permanente sur le vieux continent pour contrer l’influence communiste. Le général George C. Marshall, secrétaire d’État, conçut un vaste plan combinant aide économique et action secrète pour établir des démocraties et s’assurer qu’elles feraient le « bon choix ». La directive NSC 10/2 du Conseil de sécurité nationale, principalement rédigée par Kennan, officialisa la création d’un réseau d’ingérence, le stay-behind.
Les vifs débats internes de l’administration Truman sur la gravité et l’imminence de la menace soviétique se durcirent encore avec le déclenchement de la guerre de Corée. En définitive, George F. Kennan et le secrétaire à la Défense se trouvèrent débordés sur leur droite par beaucoup plus bellicistes qu’eux. Truman réorganisa son équipe. Le général George C. Marshall devint secrétaire à la Défense, assisté de son ami Robert Lovett. Dean Acheson accepta le secrétariat d’État et s’adjoignit Paul H. Nitze comme directeur de la planification politique. Ce dernier rédigea la version définitive de la directive NSC 68 qui définit la doctrine de la Guerre froide. Selon ce document, aujourd’hui déclassifié, l’URSS par nature visait à étendre le communisme au monde entier. Or, elle parviendrait probablement sous quatre ans à se doter de l’arme nucléaire et elle ne manquerait donc pas à moyen terme de l’utiliser pour détruire son adversaire principal : le pays de la liberté, c’est-à-dire les États-Unis d’Amérique. Les deux superpuissances étaient condamnées à se livrer un duel de titans qui se terminerait soit par le triomphe du capitalisme et le règne de la prospérité sur terre, soit par l’enfoncement du genre humain dans les ténèbres du communisme. La NSC 68 était accompagnée d’une dizaine d’annexes séparées déclinant tous les programmes de riposte, sur les plans militaire, civil, économique, etc.
Malheureusement, le peuple américain, tout à sa joie de la paix retrouvée, n’avait pas conscience du danger croissant et n’était pas prêt à livrer une nouvelle guerre pour sauver le monde. Truman devait convaincre ses concitoyens de l’urgence du péril pour leur faire admettre des sacrifices, notamment en termes de budget et de réforme administrative.
L’un des patrons du « stay-behind », Edward W. Barrett, alors directeur du Bureau de stratégie psychologique (Interdepartmental Psychological Strategy Board - IPSB) et chef de rubrique à Newsweek, fut mis à contribution. Il organisa une opération de manipulation pour retourner l’opinion publique intérieure [5]. Une association, qui se présentait comme un groupe apolitique de citoyens vigilants de la côte Ouest, le Comité sur le danger présent (Committee on the Present Danger - CPD), lança une campagne dans les médias américains pour le renforcement urgent de la défense nationale. Parmi les animateurs du Comité, on remarquait Frank Altschul (directeur du Conseil pour les relations étrangères), William Donovan (ex-patron des services secrets pendant la Guerre mondiale), et le général Dwight D. Eisenhower.
L’impact du Comité fut tel qu’un consensus national permit à Truman de tripler soudainement le budget militaire et de rendre publique la politique du « containment », c’est-à-dire du cordon sanitaire pour contenir l’URSS.
Truman ordonna la réalisation des projets d’arsenal spatial (Orbiter et Jupiter). Une Agence de l’armée pour les missiles balistiques (Army Ballistic Missile Agency - ABMA) fut créée à Redstone (Alabama) et confiée à l’ex-SS Wernher von Braun. Une base de lancement fut construite à Cap Canaveral (Floride) et placée sous la direction de l’ex-SS Kurt Debus. La Marine et l’Air Force furent également sollicitées et des scientifiques nazis furent mis à leur disposition. Le projet futuriste d’une armée de l’espace devenait l’obsession des idéologues de la Guerre froide. Son but explicite était d’assurer la domination militaire des États-Unis sur toute la planète pour sauver l’humanité du communisme.
WERNHER VON BRAUN
L’ex-major SS Wernher von Braun, devenu directeur des programmes spatiaux US, a continué au service des États-Unis d’Amérique le projet nazi de domination du monde par une armée spatiale.

Acte 2 - La réactivation du CPD
Le CPD fut dissous en 1953, mais le stay-behind continua à exercer une influence prépondérante. Sous les mandats Eisenhower, Kennedy et Nixon, les dépenses d’armement se partagèrent entre les nécessités dues aux guerres extérieures (notamment au Vietnam) et de prestigieux projets spatiaux (particulièrement la volonté de John F. Kennedy d’envoyer des hommes sur la lune pour faire pendant au vol habité de Youri Gagarine). Ce furent les programmes Vanguard, Explorer, Mercury, Apollo.
Dans les années soixante-dix, Kissinger, s’éloignant de la doctrine du « containment » au nom de la realpolik, organisa la « détente » avec l’URSS pour amorcer un désengagement du Vietnam. Il ne remettait pas en question la doctrine de la Guerre froide, mais il était conscient que les États-Unis ne pouvaient plus conduire une guerre frontale en Asie sans le soutien de leur opinion publique. Il opposait donc son réalisme cynique à l’aveuglement quasi-mystique de Nitze. Un traité limitant les missiles anti-balistiques (ABM Treaty) ainsi qu’un accord sur la limitation des armes offensives stratégiques (SALT 1) furent signés en 1972 au grand dam des anciens du CPD. Après la chute de Saïgon, le Congrès mit fin à l’effort de guerre et réduisit drastiquement les budgets militaires et certaines dépenses de prestige. Fautes de crédits, les programmes spatiaux furent interrompus.
Parallèlement, l’affaire du Watergate ouvrit une période de critique des institutions. Des commissions d’enquête parlementaires mirent à jour les coups tordus de la CIA. La représentante Elizabeth Holzman révéla l’opération Paperclip. On apprit au passage que le stay-behind avait continué à recruter des scientifiques nazis jusque dans les années soixante en allant les rechercher dans leurs caches latino-américaines. On découvrit que les médecins nazis avaient continué à l’arsenal d’Edgewood (Maryland) sur sept cents « volontaires » de l’armée US les expérimentations d’armes chimiques qu’ils avaient commencées à Dachau [6].
Dans cette ambiance délétère où les objectifs, les méthodes et les institutions de la Guerre froide étaient mis en cause de toutes parts, de fortes tensions naquirent entre le secrétaire d’État Henry Kissinger et le secrétaire à la Défense, James Schlessinger. Le 3 novembre 1975, le président Gerald Ford, dont la popularité était au plus bas, décida de trancher leur conflit en donnant des gages à la fois à l’opinion publique et au lobby militaro-industriel. Il confirma Kissinger au département d’État, mais lui retira la fonction de conseiller national de sécurité, qu’il confia au général Brent Scowcroft. Il limogea le secrétaire à la Défense, Schlessinger, et nomma le chef de cabinet de la Maison-Blanche, Donald Rumsfeld pour le remplacer. Continuant le jeu de chaises musicales, il nomma Richard Cheney au poste préalablement occupé par Rumsfeld. Enfin, il désavoua le directeur de la CIA, William Colby, et nomma à sa place George H. Bush. Ce changement brutal de collaborateurs est resté dans l’Histoire sous le sobriquet de « massacre d’Halloween ».
Le vent ayant ainsi à nouveau tourné, le « stay-behind » reprit l’initiative. Une petite association conservatrice, l’Institut américain de l’entreprise (American Enterprise Institute - AEI) [7], fut choisie pour produire des argumentaires ; la Coalition pour une majorité démocratique (Coalition for Democratic Majority - CDM) rassembla quelques parlementaires démocrates pour faire du lobbying ; et le Comité sur le présent danger fut réactivé avec l’aide financière de Hewlett-Packard et du syndicat AFL-CIO [8] pour travailler l’opinion publique intérieure. Contrôlées par Paul H. Nitze, Eugene V. Rostow et William R. Van Cleave, les trois associations contestèrent les analyses de la CIA et dénoncèrent la sous-estimation de la menace soviétique [9].
La campagne fut animée publiquement par le sénateur démocrate Henry « Scoop » Jackson et intégra des lobbyistes israéliens comme Richard Perle. En effet, pour échapper au processus de la « détente », les responsables états-uniens des projets spatiaux avaient transféré une partie de leurs recherches, notamment nucléaires, en Israël [10].
Le président Gerald Ford mit sur pied une double expertise du potentiel soviétique. Les experts de la CIA constituèrent une « équipe A » (Team A), tandis que les contre-experts du CPD furent autorisés à créer une « équipe B » (Team B). Tous eurent accès aux informations les plus confidentielles des divers services de renseignement. L’équipe B était composée d’une dizaine de personnalités du CPD dont Nitze, Rostow et Van Cleave, et fort curieusement du nouveau directeur de la CIA, George H. Bush, qui pouvait ainsi tirer les ficelles des deux équipes prétendument concurrentes. L’équipe B était assistée de quelques techniciens qui réalisèrent le vrai travail d’enquête et de rédaction, dont Richard Pipes, Paul Wolfowitz [11] et le général Lyman Lemnitzer [12].
Les rapports respectifs [13] des deux équipes furent présentés et confrontés de manière purement formelle devant le Bureau présidentiel du renseignement extérieur, le 21 décembre 1976, quelques jours avant que Jimmy Carter, nouvellement élu président, ne prenne ses fonctions. L’équipe de Ford avait tout manigancé. Il fut admis en quelques minutes que les anciennes estimations de la CIA étaient erronées et que l’URSS se préparait à attaquer les États-Unis. Bien entendu, comme l’Histoire le prouva par la suite, c’était un pur montage fondé sur une confusion entre la quantité et la qualité de l’armement soviétique. L’URSS était déjà en proie à de terribles difficultés économiques et incapable d’envisager une confrontation Est-Ouest. Néanmoins, c’est sur la base de cette étude truquée que le Congrès réactiva les programmes d’armement. L’équipe de l’ex-SS Wernher von Braun ayant déjà mis au point des missiles intercontinentaux et ayant également réalisé des vols spatiaux habités [14], il fut fixé comme nouvel objectif d’envoyer des militaires dans l’espace (programmes Challenger et Atlantis).
Cette nouvelle manipulation de l’opinion publique états-unienne par le « stay-behind » se fit aux dépens de la CIA alors même que le réseau stay-behind est administrativement rattaché à l’agence de Langley. Le noyau dur du réseau entendait sanctionner la politique de William Colby qui, après le Watergate, avait laissé le Congrès enquêter sur les agissements de l’agence et avait tenté de soumettre le « stay-behind » à un contrôle politique.
Placé devant le fait accompli, le président Carter ne put remettre en cause les choix budgétaires. Il épura toute l’administration des hommes du CPD et se débarrassa dès qu’il le put de George H. Bush. Il nomma l’amiral Stansfield Turner pour lui succéder à la tête de la CIA, avec pour mission impossible de faire de l’ordre dans l’agence et d’éliminer le pouvoir parallèle du « stay-behind ». Pendant quatre ans, les anciens du CPD se comportèrent comme un « cabinet fantôme » au service du futur candidat républicain. Ils harcelèrent James Carter en l’accusant d’être atteint du « syndrome vietnamien » au point de manquer de sang-froid dans les périodes de crise et d’être responsable de la perte de l’Iran.
PAUL NITZE
Le 10 janvier 2001, Paul H. Nitze découvre la maquette du futur destroyer porte-hélicoptères et lance-missile que lui présente le secrétaire à la Défense William S. Cohen. Le bâtiment qui sera lancé en 2004 sera dénommé USS Nitze, en l’honneur du théoricien de la Guerre froide alors âgé de 94 ans.
Au total, les conflits périphériques de la Guerre froide ont fait deux fois plus de victimes que la Seconde Guerre mondiale.

Acte 3 - De Reagan à Clinton
Après ces années de vaches maigres, toute l’équipe du CPD revint au pouvoir sous la présidence de Ronald Reagan. Ce dernier avait été recruté par le « stay-behind » au début de la Guerre froide, alors qu’il était acteur à Hollywood. Il avait notamment joué des publicités pour des collectes de fonds en faveur de la Croisade pour la liberté (Crusade for Freedom), une association paravent créée par Allan Dulles (fondateur de la CIA) pour financer le Comité international des réfugiés à New York (International Refugee Committee in New York). Cet organisme, dirigé par William Casey, avait pour mission de faire entrer discrètement aux États-Unis d’ex-nazis utiles à la lutte anticommuniste. Ronald Reagan avait aussi été utilisé par le « stay-behind » pendant le maccarthysm e pour épurer Hollywood.
Ronald Reagan nomma son ex-agent traitant William Casey à la direction de la CIA. Le « stay-behind » retrouva ses prérogatives et multiplia les coups tordus, jusqu’à l’Irangate. Les hommes du CPD se répartirent entre le Pentagone et le Bureau du désarmement au département d’État [15]. Rostow et Van Cleave furent nommés à la tête de l’Agence pour le contrôle des armes et le désarmement (Arms Control and Disarmement Agency - ACDA) ; Richard Pipes devint le kremlinologue attitré de la Maison-Blanche ; etc. Personne ne fut oublié : ainsi Jeane Kirkpatrick, qui s’était beaucoup dépensée dans la Coalition pour une majorité démocratique, fut nommée ambassadrice à l’ONU ; où Michael Novak, qui s’était investi pour l’American Enterprise Institute, fut désigné comme représentant des États-Unis à la Commission des Droits de l’homme ; etc. Ceux qui poursuivaient une carrière dans la privé furent aussi récompensés, ainsi Donald Rumsfeld qui était devenu Pdg d’une multinationale fut nommé conseiller spécial de la Maison-Blanche pour le contrôle des armes.
Le président Reagan désigna l’URSS comme « l’Empire du Mal » et relança les programmes nucléaires et spatiaux. Deux Directives sur les décisions de sécurité nationale (National Security Decision Directives), NSDD-42 et NSDD-85, refondèrent l’ensemble du système de recherche et d’armement et posèrent les bases légales du plus vaste programme militaire de l’histoire, l’Initiative de défense stratégique (Strategic Defense Initiative - SDI), dite par dérision « Guerre des étoiles ».
En 1989, ayant atteint la limite constitutionnelle de ses deux mandats, Ronald Reagan passa la main à George H. Bush. S’inscrivant initialement dans la continuité, le nouveau président suscita bien des déceptions chez les anciens du CPD. Bush père considérait que l’effondrement inespéré de l’URSS, marquant de facto la fin de la Guerre froide, annonçait une période propice à l’ouverture de nouveaux marchés et au pillage de ressources naturelles. Ses anciens amis pensaient au contraire que la disparition de l’unique challenger permettait enfin de réaliser leur rêve de domination militaire exclusive. Pis encore, en 1993, l’arrivée d’un démocrate moraliste, William Clinton, évoqua pour les vétérans de la Guerre froide les affres de l’épisode Carter. Aussi, pendant les années H. Bush-Clinton, les anciens du CPD mirent en place ou réactivèrent une série de think-tanks et de groupes de pression pour préparer des jours meilleurs. L’Institut américain de l’entreprise (AEI) [16] donna naissance au Centre d’études stratégiques et internationales (Center for Strategic and International Studies - CSIS) [17] L’axe Washington-Tel Aviv fut renforcé au travers de l’Institut juif pour les affaires de sécurité nationales (Jewish Institute for National Security Affairs - JINSA) et du Centre pour la politique de sécurité Center for Security Policy (CSP) [18].
Richard Perle, dit « le prince des ténèbres » . Chercheur à l’American Enterprise Institute (AEI), analyste à l’Institute for Advanced Strategic & Political Studies (IASPS) ; administrateur du Center for Security Policy, de la Foundation for the Defense of Democracies, du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA) du Hudson Institute, du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) ; rédacteur en chef du Jérusalem Post ; président du Conseil consultatif de la politique de défense (Pentagone).


Acte 4 - Le Center for Security Policy
Créé en 1988, le CSP revendique être le successeur politique du CPD, sans préciser s’il est lui aussi une émanation des services « stay-behind ». Il entend « défendre la paix internationale par le développement de la puissance des États-Unis d’Amérique ». Douglas J. Feith (actuel secrétaire adjoint à la Défense en charge de la politique de Défense) et Frank J. Gaffney Jr., l’ancien assistant parlementaire du sénateur Henry « Scoop » Jackson, en furent les fondateurs et en assurèrent successivement la direction.
Cette nouvelle association dispose d’un budget limité (1,7 million de dollars par an). Il provient principalement de donations des fondations de la famille Richard Mellon Scaife [19] (Gulf Oil), et les sociétés d’armement Boeing Company et Lockeed Martin Corporation. Elle dispose néanmoins d’une influence considérable au travers de ses administrateurs et conseillers qui sont aujourd’hui les principaux cadres du secrétariat à la Défense. La continuité avec le CPD se manifeste par la présence de vétérans de l’équipe B, comme William R. Van Cleave. Et surtout par la continuité de l’action : désignation de l’ennemi communiste (cette fois les dangers chinois et nord-coréen ont remplacé la menace soviétique) ; remise en cause des traités de non-prolifération ; militarisation de l’espace ; militarisation de la sécurité intérieure.
Le 12 mai 1996, les hommes du CPD réunirent à Prague trois cents responsables politiques et militaires, européens et états-uniens, pour lancer une nouvelle initiative atlantique (New Atlantic Initiative - NAI) [20]. Ils affirmèrent l’utilité nouvelle de l’OTAN après la dissolution du Pacte de Varsovie : intégrer les États d’Europe centrale et orientale sous le bouclier américain pour faire face au danger des « États voyous ».
Le CSP se dota d’une antenne à Jérusalem en prenant le contrôle d’une association préexistante, l’lnstitute for Advanced Strategic and Political Studies (IASPS), animée par Robert J. Loewenberg et l’inévitable William R. Van Cleave.
Le 8 juillet 1996, Richard Perle, Douglas Feith, David et Mayrav Wurmser remirent au Premier ministre israélien Benjamin Natanyahu un document de l’IASPS, intitulé « Une rupture propre : une nouvelle stratégie pour sécuriser le territoire » (A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm) [21]. Il conseillait l’annulation des accords de paix d’Oslo, l’élimination politique de Yasser Arafat, l’annexion des territoires palestiniens, le renversement de Saddam Hussein en Irak pour déstabiliser en chaîne la Syrie et le Liban, le démantèlement de l’Irak avec création d’un État palestinien sur son territoire, et en échange de tous ces avantages accordés à Israël, l’utilisation de l’État hébreu comme base complémentaire du programme états-unien de guerre des étoiles.
Le 19 février 1998, Richard Perle et Stephen Solarz publièrent une « Lettre ouverte au président Clinton » préparée par le CSP. Ils exigeaient le renversement du régime de Bagdad. La lettre était cosignée par divers membres du CSP, dont Elliott Abrams [22], John Bolton, Douglas Feith, Fred Iklé, Zalmay Klalizad, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz et David Wurmser.
En 1998, à force de lobbying, le CSP obtint du président Clinton la création d’une commission nationale pour évaluer la menace balistique. Sa présidence fut confiée à Donald Rumsfeld. Seule la conclusion du rapport fut rendue publique, le 15 juillet. Elle affirmait que la CIA sous-estime une nouvelle fois les menaces en ignorant que la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak disposeront sous cinq ans de missiles balistiques capables de frapper le territoire américain [23].
En 2000, le CSP obtint la création d’une nouvelle commission, cette fois pour évaluer la sécurité spatiale. La présidence en échut encore une fois à Donald Rumsfeld. Elle conclut bien entendu que l’on sous-estimait grandement la vulnérabilité spatiale des États-Unis. Interrogé par des journalistes sur l’origine de cette menace, Donal Rumsfeld répondit avec le plus grand sérieux que le danger provenait moins d’États que de groupes privés. Ainsi un terroriste international, Oussama Ben Laden, disposerait en Afghanistan d’une base de lancement de satellites et d’un centre d’assemblage de bombes atomiques.
Depuis la désignation de George W. Bush (fils de G.H. Bush) par la Cour suprême comme président des États-Unis, le CSP n’a pas cessé de marquer des points : nominations de Donald Rumsfeld au secrétariat à la Défense, de Paul Wolfowitz et Douglas Feith comme adjoints, de Richard Perle à la présidence de Conseil consultatif de politique de défense ; nomination de John Bolton au secrétariat d’État adjoint pour le désarmement, de sorte qu’il « marque à la culotte » le trop indépendant Colin Powell ; nomination de Zalmay Khalizad comme responsable de la politique américaine en Afghanistan ; publication par le département de la Défense d’un rapport clef en main sur la menace militaire chinoise [24] ; retrait unilatéral du traité ABM ; augmentation de plus de 40 % des budgets militaires ; création d’un embryon d’arme spatiale ; vote de l’USA Patriot Act ; création du Conseil national de la sécurité intérieure ; remise en cause au Proche-Orient du processus de paix d’Oslo ; mise en cause du régime de Saddam Hussein en Irak ; etc.
Au cours des dernières années, le CSP avait d’ailleurs pris soin d’étendre ses relais dans la société civile en créant ou soutenant une nébuleuse d’associations : l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient (Washington Institute for Near East Policy - WINEP) [25], l’Institut des médias du Proche-Orient et de recherche (Middle East Media & Research Institute - MEMRI) [26], l’Institut de recherche sur la politique étrangère (Foreign Policy Research Institute - FPRI) [27], et dernièrement la fondation pour la défense des démocraties (Foundation for Defense of Democracies - FDD) [28]. Les campagnes du CSP et de ses satellites trouvent un large écho dans le Weekly Standard de William Kristol le Jerusalem Post de Richard Perle et le Washington Times d’Arnaud de Borchgrave, ainsi que dans les éditoriaux de Charles Krauthammer dans le Washington Post.
Les temps changent, mais les pratiques restent identiques. Après le 11 septembre, les associations et journaux liés au CSP ont entrepris une campagne de dénigrement de la CIA. L’agence de Langley a été déclarée coupable de défaillance grave pour avoir sous-estimé le danger islamiste, exactement comme vingt-deux ans plus tôt le CPD l’accusait de sous-estimation de la menace soviétique. Sur la base de ce psychodrame national, le code de déontologie de la CIA a été abrogé, d’anciens cadres placés en retraite anticipée par William Clinton ont été rappelés, et un plan d’actions secrètes dans soixante-huit États a été adopté par le président George W. Bush [29]. La théorie de la Guerre des civilisations, élaborée par Samuel Huntington, a remplaçé la vulgate anti-soviétique primaire de la Guerre froide. « L’Axe du Mal » incarné par l’islamiste-le-cutter-à-la-main s’est substitué à « l’Empire du Mal » et son moujik-le-couteau-entre-les-dents. Pour convaincre l’opinion publique intérieure, le « stay-behind » a renoué avec ses anciennes pratiques de manipulation. Donald Rumsfeld alla jusqu’à créer un Bureau pour l’information stratégique (Office for the Strategic Influence - OSI) avec pour mission d’intoxiquer la presse états-unienne et de convaincre l’opinion publique de la nécessité d’une croisade du monde judéo-chrétien contre le monde arabo-musulman [30]. Tous ces éléments ont contribué à forger un consensus tel que la plupart des exigences du CSP ont été satisfaites, aussi bien en termes de budget que de stratégie.
GENERAL MYERS
Nouvelle coqueluche du CSP, le général Myers avait été nommé chef d’état-major interarmes à la veille des attentats du 11 septembre. Auditionné deux jours après les évènements par une commission parlementaire, il avait été incapable de rapporter les mesures qu’il était censé avoir pris pour faire face aux attaques. Il est considéré comme l’un des principaux concepteurs du programme de la « guerre des étoiles ».
En novembre 2001, le CSP a remis son prix annuel des « Gardiens de la Flamme » (Keepers of the Flame) à l’ancien directeur de la CIA, puis secrétaire à la Défense, James R. Schlessinger. Le prix lui était remis par Donald Rumsfeld, qui lui succéda au Pentagone lors du « massacre d’Halloween ». Ils étaient tous là : John Bolton, Paul Wolfowitz, Zalmay Khalizad, Douglas Feith, James Woolsey, etc. Dans son mot d’introduction, le président de l’association Frank Gaffney se laissa aller à la confidence : « Cela nous a pris treize ans pour arriver où nous sommes, mais nous sommes arrivés » [31]. Une manière élégante d’affirmer qu’ils avaient tous occupé le pouvoir avec Ronald Reagan, puis qu’ils avaient été marginalisés sous la présidence de cet « affairiste » de George H. Bush et écartés sous la présidence de William Clinton, enfin qu’ils s’en étaient emparés à nouveau, non pas avec la désignation de George W., mais à la faveur des attentats du 11 septembre 2001.
Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
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Cette enquête est disponible en portugais : Os senhores da guerra. O CSP um grupo militarista na sombra do poderio norte-americano aux éditions Frenesi. Pour se procurer cette édition, contacter frenesi@netc.pt.


[1] « Les réseaux d’ingérence américains », par Thierry Meyssan, Notes d’information du Réseau Voltaire n° 229-230, 20 août 2001 www.reseauvoltaire.net/article8691.html .
[2] Secret Agenda : The United States Government, Nazi Scientists, and Project Paperclip, 1945 to 1990, par Linda Hunt. St.Martin’s Press, 1991.
[3] World Circling Spaceship, Rand Corporation, mai 1946.
[4] « The Sources of Soviet Conduct », par Mr. X (alias de George C. Kennan), in Foreign Affairs, juillet 1947.
[5] Les documents préparés par Barrett attestant la manipulation ont été déclassifiés par James Carter. Ils ont été publiés dans le volume consacré à la Corée de Foreign Relations of the United States. On en trouvera une analyse dans « A Tale of Two Memos » par Bob Spiegelman, Covert Action n° 31, hiver 1989. Par ailleurs, Barrett a exposé ses théories et méthodes dans Truth is Our Weapon, Funk and Wagnalls, 1953. Cet ouvrage a été réédité par B&W Reprint.
[6] La poursuite des crimes nazis au sein de l’arsenal d’Edgewood a donné lieu au rapport des inspecteurs généraux James R. Taylor et William Johnson « Research Report Concerning the Use of Volunteers in Chemical Agent Research », 21 juillet 1975. L’ensemble des expérimentations chimiques conduites par les scientifiques nazis de l’armée US sur les populations civiles aux États-Unis a fait l’objet d’un rapport du Congrès, « Biological Testing Involving Human Subjects by the Department of Defense », 23 mai 1977.
[7] L’AEI avait été fondée en 1943 pour promouvoir la libre entreprise. Il s’agissait à l’époque plus d’un groupe de réflexion sur l’économie que d’un lobby politique. La prise en main de l’AEI et son développement furent confiés à William Baroody Sr., puis à son fils William Baroody Jr. En quelques années l’AEI multiplia par quinze le nombre de ses permanents.
[8] David Packard, ancien secrétaire adjoint à la Défense et président de la multinationale Hewlett-Packard, et Lane Kirkland, secrétaire-trésorier de l’AFL-CIO, étaient co-chairmen du CPD.
[9] Peddlers of Crisis : The Committee on the Present Danger, Jerry Sanders, South End Press, 1983. Killing Detente, The Right Attacks the CIA, Anne Hessing Cahn, Pennsylvania State Press, 1998.
[10] Ce processus était d’autant plus logique que Washington avait décidé depuis longtemps de donner la bombe à Israël. Cf . Affaires atomiques, Dominique Lorentz, Les Arènes éd., 2001 www.arenes.fr/livres.
[11] Voir « Paul Wolfowitz, l’âme du Pentagone », par Paul Labarique, Voltaire, 6 octobre 2004.
[12] Sur le général Lemnitzer, voir « Opération Northwoods, quand l’état-major américain planifiait des attentats terroristes contre sa population », par Thierry Meyssan, Notes d’information du Réseau Voltaire n° 238-239, 5 novembre 2001, www.reseauvoltaire.net/article7615.html.
[13] Une version abrégée du rapport de l’équipe B a été publiée par Richard Pipes dans Commentary de juillet 1977 sous le titre « Why the Soviet Union Thinks It Could Fight and Win a Nuclear War ». Elle est connue sous le nom de « Pipes Report ».
[14] Voir « Des V2 à la Lune », Voltaire, 24 août 2004.
[15] « Group Goes from Exile to Influence », in The New York Times, 23 novembre 1981.
[16] Site officiel de l’AEI http://www.aei.org.
[17] Site officiel du CSIS http://www.csis.org.
[19] Rappelons que Richard Mellon Scaife a été largement mis en cause par Hillary Rodham Clinton comme étant le principal comploteur et financier de l’affaire Lewinsky.
[20] Site officiel de la NAI http://www.aei.org/nai.
[21] Une version abrégée du document est consultable sur http://www.israeleconomy.org/strat1.htm.
[22] Sur Elliott Abrams, voir « Opération manquée au Venezuela », par Thierry Meyssan, Notes d’information du Réseau Voltaire www.reseauvoltaire.net/reseau/article1.html .
[23] L’estimation de la CIA (National Intelligence Estimation) NIE 95-19 avait conclu qu’aucun nouvel État ne serait en mesure de frapper le territoire américain avant 2010.
[24] « China :Military to Military Exchange 2000 », Department of Defense, 6 juillet 2001 http://www.defenselink.mil/news/Jun... et Military Power of the People’s Republic of China, Department of Defense, 7 décembre 2002 http://www.defenselink.mil/news/Jul....
[25] Site officiel du WINEP http://www.washingtoninstitute.org.
[26] Site officiel du MEMRI http://www.memri.org. Le MEMRI offre aux membres du Congrès et à la presse états-unienne des traductions gratuites d’articles de la presse arabe. La sélection très partiale qu’il opère vise à discréditer les dirigeants arabes. Le MEMRI a été créé pour le CSP par des officiers du service de renseignement des forces armées israéliennes : le colonel Yigal Carmon, Yotam Feldner et Aluma Solnick. Cf. « Selective MEMRI », in The Guardian, 12 août 2002.
[27] Site officiel du FPRI http://www.fpri.org.
[28] Site officiel de la FDD http://www.defenddemocracy.org.
[29] 11 septembre 2001, L’Effroyable imposture, par Thierry Meyssan, Carnot éd., 2002 http://www.effroyable-imposture.net.
[30] Ce Bureau a été officiellement dissous après la révélation de son existence par la presse américaine. Mais comme il n’avait pas officiellement été créé, il n’existe aucun moyen de vérifier qu’il ait disparu.
[31] Washington Hawks Get Power Boost, Julian Borger, The Guardian du 17 décembre 2001.

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